Jean-Michel Othoniel, l’artiste qui « réenchante le réel »

Article de Christine de Langle, paru dans le Journal de L’Économie du 6 janvier 2021

Une idée pour oublier la grisaille d’une année de pandémie et de restrictions sanitaires ? Une immersion dans l’univers enchanté de Jean-Michel Othoniel au Petit Palais. 70 œuvres à découvrir au détour des salles du musée et de son jardin exotique dans une mise en scène subtile et grandiose.
À l’invitation de Christophe Leribault, alors directeur du Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris et aujourd’hui directeur du Musée d’Orsay, Othoniel a en effet investi l’ensemble du musée et nous offre une rétrospective de ses dix dernières années de travail. Laissons-nous séduire par l’univers de cet artiste qui veut « réenchanter le réel ».

Un Immortel à la carrière internationale

Élu à l’Académie des Beaux-Arts en 2018, Othoniel vient d’être reçu sous la Coupole, vêtu du traditionnel habit vert. Créé par les ateliers Dior, son habit est inspiré du premier habit d’académicien dessiné en 1801 par le peintre David. Cette confrontation entre le passé et le contemporain est typique d’un artiste qui a toujours privilégié un dialogue fructueux avec les œuvres du passé. Cette consécration couronne une carrière internationale soutenue par son galeriste Emmanuel Perrotin. De nombreuses expositions (Venise, Fondation Peggy Guggenheim, Paris Fondation Cartier, Séoul, New York), mais aussi des installations permanentes dans le monde entier (à Angoulême, le Trésor de la cathédrale à Doha, pour le National Museum of Qatar, à Paris, au Louvre, à Tokyo pour le Mori Art Museum).
 

L’art contemporain au musée

Othoniel n’en est pas à sa première confrontation avec des œuvres anciennes exposées dans des musées. On se souvient de son magnifique Collier d’Ishtar installé en 2004 dans la cour Khorsabad du Louvre consacrée à l’art mésopotamien ou de son installation Les Belles Danses pour le bosquet du théâtre d’eau à Versailles en 2015.
Mais cette fois, comme une évidence, c’est avec le Petit Palais tout entier que ses œuvres doivent dialoguer et l’artiste se met à la disposition de cette architecture Belle Époque réalisée pour l’Exposition universelle de 1900. Chacune de ses œuvres nous donne à voir ce que nous n’avions pas vu, ce que nous pensions connaitre et que nous ne regardions plus. À commencer par le grand escalier extérieur, expression monumentale d’une architecture de prestige. Pressé d’entrer dans le musée pour y voir expositions et collections permanentes, le visiteur le franchit rapidement. Ici, la Rivière bleue, magnifique tapis de mille briques de verre bleu, semble l’entraîner vers un lieu magique, une fois la grille d’or franchie. Le musée devient ce lieu enchanté où l’on va contempler la beauté, ce mystère.
 
Architecture et jardin d’Eden

« Je me suis demandé quel était le chef d’œuvre du Petit Palais, sa Mona Lisa. C’était son architecture et son jardin exotique, véritable éden au cœur de Paris, autour duquel le monument a été construit. Ce coin de nature est la clé de lecture du lieu, le centre à partir duquel tout irradie ». Othoniel après avoir magnifié l’entrée du Petit Palais nous entraîne dans ce jardin clos et luxuriant où il a placé délicatement au milieu des arbres et plantes exotiques Lotus d’or et Colliers de perles d’or. Sous le péristyle qui entoure le jardin, des Nœuds-miroirs se dressent sur leur piédestal pour nous faire admirer dans les perles colorées qui composent chaque nœud le reflet des fresques délicates d’un élève de Puvis de Chavannes. Pensionnaire à la Villa Médicis en 1996-1997, Othoniel découvre à Murano la magie du travail du verre. Othoniel devient chef d’orchestre d’une équipe de verriers virtuoses. Les Parisiens connaissent bien ce Kiosque des noctambules qui marque depuis 2000 l’entrée du métro devant la Comédie française, une prouesse de verre et d’acier.
 



Au sous-sol, c’est un autre choc, nous voici dans le royaume de Narcisse, l’homme-fleur de la mythologie, amoureux de son reflet jusqu’à sa perte. Autour de son propre reflet, Narcisse/Othoniel laisse voir le monde environnant qui se reflète. Ses perles de verre font la joie des visiteurs qui se photographient à l’envie, image d’un monde qui se vit par son reflet.
Depuis 2010, Othoniel travaille le motif des briques de verre soufflé avec des verriers indiens. La Rivière bleue de l’entrée est devenue le sol d’un palais qui rappelle les fastes de la Perse antique. S’y reflètent ces Nœuds sauvages faits de verre miroité et acier, image stupéfiante d’une collaboration entre un mathématicien mexicain et Othoniel, l’un a modélisé mathématiquement ce que l’autre sans le connaître avait imaginé, une série illimitée de reflets. Le mythe antique est devenu théorème.
 
«Le mythe de Narcisse interroge aussi notre rapport à la beauté» 

Entrons dans la Grotte de Narcisse, ce petit espace de méditation fait de briques de verre noir a été voulu par l’artiste pour permettre à chacun de faire une pause, peut-être pour entendre ce que veut nous dire Othoniel, pour qui la beauté n’est pas un mot tabou. « Au début, elle m’embarrassait, mais je me suis libéré grâce à mes voyages en Asie où la beauté est une étape vers la spiritualité. Je me suis rendu compte que nous avons en Occident une culpabilité : si c’est beau, c’est moins radical, mais c’est un vieux débat ».

Au-delà de l’exposition, Othoniel continuera à nous enchanter. Au-dessus du dramatique Ugolin de Carpeaux, pour illuminer une coupole et un escalier décoré d’une exceptionnelle rampe en fer forgé, La Couronne de la Nuit, faux lustre et véritable couronne de verre de Murano, déploie l’éclat de ses perles polies et « miroitées » par une couche réfléchissante d’argent. L’œuvre fait désormais partie des collections permanentes, comme le sillage d’un prince, « ce réenchanteur du réel », toujours présent en son (Petit) Palais.
 
Exposition Jean-Michel Othoniel, le Théorème de Narcisse
Paris, musée du Petit Palais
28 septembre 2021 au 2 janvier 2022