Françoise Pétrovitch au Fonds Hélène et Edouard Leclerc à Landerneau

Article de Christine de Langle

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Françoise Pétrovitch vient de recevoir le Prix Guerlain qui récompense depuis 2007 « l’œuvre d’un artiste travaillant en majorité le dessin ou pour qui le dessin est une pratique primordiale ». C’est en effet le dessin qui accueille le visiteur. Dès les premières salles, le « minuscule » des marges de cahiers d’écolier, « Dessiner dans les marges », côtoie le très grand format du « dessin-trait » de ses oiseaux géants peints très récemment. L’artiste aime la liberté que lui procurent ces changements d’échelle, comme un refus de choisir.

C’est une artiste savante, titulaire d’une maîtrise d’esthétique à la Sorbonne et agrégée d’arts plastiques, qui pratique dessin, peinture, sculpture, gravure, céramique ou décor de scène. Cette multitude de supports montre un appétit de vivre. Une vitalité proche de Berthe Morisot pour qui « Vivre sa peinture et peindre sa vie » selon les mots de Paul Valery se révèle « une fonction naturelle et nécessaire »?

La liberté artistique ou le grand bazar des possibles ?

Du dessin, on chemine vers la peinture, la vidéo et la sculpture. Les thèmes se succèdent et interrogent le visiteur. Voici « Le double » ou l’enfance. Les silhouettes sont fragiles, tête baissée, yeux bandés, mains posées sur le regard. Sans regard, pas d’échanges, pas d’histoire. Juste un malaise indéfinissable. « Aborder l’enfance sans naïveté (…) Alice n’est plus une toute petite fille et tout le monde le sait » proclame l’artiste. C’est donc ça ! L’enfance n’est plus le temps de la naïveté. Est-ce une vision d’adulte qui ne peut pas enchanter le monde  ? La série des Poupées est inquiétante, « Je n’ai pas de plaisir à aller vers la morbidité et l’effroi. Je reste dans la possibilité ». Comment comprendre cette déclaration, une ouverture artistique ou l’ivresse du relativisme ? Voici « Hybrides», figures mi-humaines, mi-animales qui doivent se comprendre en parallèle avec une « hybridation des techniques ». Quelle est cette nouveauté née de toute hybridation ?

Les variations « Dialogues entre peinture et dessin », ces lavis d’encre sur le thème de Saint Sébastien prouvent que Françoise Pétrovitch connait ses classiques, ce grand thème qui traverse l’histoire de l’art. Combien de peintres ont-ils traduit les souffrances physiques et l’extase mystique de cet officier romain, converti au Christ et condamné à être transpercé de flèches par sa propre compagnie d’archers. Le cadrage centré sur le torse et l’angle des flèches suppriment souffrance et extase. Surtout pas de narration ! Pas d’histoire. Pas de Ciel. Entre temps, ce saint protecteur contre la peste a su s’adapter et devenir un protecteur contre le sida, aujourd’hui certains l’implorent contre le coronavirus !

La liberté de Françoise Pétrovitch ne dédaigne pas de s’aligner sur les poncifs de notre époque. Voici une femme libre qui choisit librement de rejoindre la communauté de la « sororité » qui s’emploie à féminiser toute approche «  la jeunesse, la beauté, la souffrance, la mort… j’aime bien l’idée qu’une femme traite ce sujet : une icône gay ».

La série des Etendus est une variation féminisée (les figures sont en majorité des femmes) sur le thème de la Déposition de croix. Un oiseau plane au-dessus, l’évocation du Saint-Esprit, comme une évidence, peut-être pas pour tout le monde !

Derrière une technique difficile et parfaitement maîtrisée, ce lavis d’encre qui laisse flotter les contours sur le papier est le reflet des indécisions voulues par l’artiste, champs ouverts à toutes les interprétations et tous les errements. Ce relativisme de la forme, loin de nous porter à une rêverie créatrice, nous enfonce dans un malaise de plus en plus profond.

La vision des commissaires d’exposition

Camille Morineau et Lucia Pesapane sont les deux commissaires de cette rétrospective. Deux femmes brillantes au parcours impeccable. L’une a travaillé pour le Centre Georges Pompidou, commissaire de nombreuses expositions dont elles@centrepompidou consacrée aux artistes femmes des collections du musée. L’autre a travaillé à la Monnaie de Paris et au Centre Pompidou. Ses centres d’intérêt, les artistes femmes et les questions de genre.

Qui parle dans cette exposition ? L’artiste ou les co-commissaires ?

Que dit cette exposition de notre époque ?

L’enfance n’est plus naïve. Saint Sébastien est devenu « icône gay ». Les genres sont indéterminés.

L’Ogresse décrit la difficulté d’être femme dans une technique, la peinture, dominée par les hommes. Dans ce milieu, une femme ne peut que souffrir d’une compétition jugée inégale. La merveilleuse excuse des quotas infiltre la peinture, se mêle à l’essence de térébenthine et se glisse le long des pinceaux. Voilà pourquoi Françoise Pétrovitch dit préférer au mot « peinture », le qualificatif de « dessin augmenté » moins discriminant. Mais ce « dessin augmenté » cache également les autres techniques abordées. Une belle idée qui mériterait développement. Dessin ou dessein ? L’important n’est-il pas comme le suggère Françoise Pétrovitch la pensée qui prime sur la réalisation ? Vieux débat depuis le XVIIe siècle.

Nous sommes en 2021 et ce refus de la narration, « pas d’histoire », ne nous dit-il pas ce refus de vision, ce refus de sens ? Ce que beaucoup attendent c’est un récit qui emporte et réunit, c’est une proposition qui ose offrir du sens, c’est une vision qui s’incarne. C’est à ces conditions que l’art est grand. Et ce n’est pas qu’une question de format.