Le sens d’une cathédrale : Notre-Dame de Paris

Comme nous vous l’avions annoncé précédemment, suite aux mesures sanitaires prises par le gouvernement le 12 juillet dernier, l’université du Sens a été contrainte d’annuler l’ensemble des activités prévues pour l’été 2021. 

Nos conférenciers ont accepté de s’exprimer via notre blog. Nous sommes heureux de vous proposer le texte de la conférence de Monseigneur Eric AUMONIER, évêque émérite de Versailles, représentant de l’archevêque de Paris pour le suivi de la restauration de Notre Dame de Paris

Le sens d’une cathédrale : Notre-Dame de Paris

L’incendie de Notre-Dame le 15 avril 2019 et l’émotion planétaire que cela a provoqué sont restés gravés en nos mémoires.

Notre-Dame a été sauvée in extremis de la destruction par la générosité, la compétence et les secours héroïques des pompiers. Devant la cathédrale dont venait de s’effondrer la flèche, l’archevêque, le chef de l’Etat, la maire de Paris,  le recteur de la cathédrale, les foules et devant l’écran des dizaines de millions de spectateurs. Au milieu des gravats encore fumants un signe d’espérance : le porche ouvert, miraculeusement préservé avec les tours, la statue de la Vierge au pilier et la croix de gloire debout, « stat crux dum volvitur orbis ».  Les paroles de l’archevêque avec les paroles fortes de la foi disaient l’essentiel. Au milieu de nos misères matérielles et spirituelles, Marie poursuit son labeur maternel d’enfantement de l’Eglise et d’invitation à la rencontre de son fils.

En un instant se joignaient le temporel et le spirituel, le politique et le mystique, la stupeur et l’espoir des catholiques, des croyants de diverses religions, des athées ou agnostiques, des savants et simples citoyens, « mèdes, parthes, élamites », pour reprendre l’expression des Actes des apôtres. Beaucoup accompagnaient avec l’intensité de la prière les pompiers, les architectes, le personnel de la cathédrale et celui de la conservation des monuments historiques qui mettaient à l’abri avec courage et compétence tout ce qu’ils pouvaient. L’émotion toute fugace et transitoire qu’elle fût, n’était pas superficielle. Elle jaillissait du tréfonds du cœur et de l’âme, elle traduisait une vraie communion humaine universelle.

Cette évocation introduit notre sujet dans le cadre de ces conférences organisées en osant aujourd’hui poser la question du sens, de la signification et de la finalité des choses.

« Le sens d’une cathédrale ».  

La question s’avère majeure aujourd’hui.Nos contemporains ne sont pas tous chrétiens, ni tous catéchisés, ni tous croyants ni tous instruits ni éduqués de la même manière. Ils vivent sous un climat postmoderne, pluri-religieux, pluriculturel.

Leurs moyens de connaissance se sont multipliés et affinés. Leur culture se forge autrement qu’autrefois. Hors pandémie ils voyagent de plus en plus loin, réellement ou virtuellement. Ils sont sensibles et perméables au beau et au magnifique, que celui-ci les surprenne ou non ; ils peuvent et souvent ils veulent comprendre. D’où la question : en entrant dans une cathédrale, peut-on en avoir une saisie élémentaire et profonde et dépasser la seule émotion ?

Je centrerai mon propos sur Notre-Dame de Paris. Le sujet et les circonstances l’imposent.   

Notre-Dame a beaucoup à nous dire, par son histoire, son style, ses images, par la liturgie qui s’y déroule et pour laquelle elle a été construite. Même si nous n’oublions pas que celui « qui n’a pas entendu une église (a fortiori une cathédrale) résonner des chants des fidèles ou plongée dans le silence de l’adoration ne comprendra jamais ce qu’ont voulu les constructeurs » (Jacques Perrier, Comment visiter une église, éd. Salvator, 2019)

Notre-Dame est un monde et un tout, et conçu comme tel, à l’époque des grandes « sommes » théologiques. La présentation qui suit ne doit pas le faire oublier !

Notre-Dame de Paris

Connaître le contexte historique et géographique de la cathédrale permet une première approche, puisque Notre-Dame est église, cathédrale, monument historique, monument national.

Le mot lui-même de cathédrale provient du nom du siège de présidence de l’Evêque, successeur des apôtres, qui exerce sa mission pour une portion du peuple de Dieu, désignée par son territoire, le diocèse (du nom des circonscriptions depuis Dioclétien).

La cathédrale signifie de façon précise la charge de l’évêque qui rassemble ici le peuple chrétien et ceux qui acceptent d’y entrer, qui célèbre l’Eucharistie pour les grandes fêtes, donne les sacrements de l’initiation aux catéchumènes, enseigne avec autorité la Bonne Nouvelle et forme les cœurs et les esprits. Il y invite tous les prêtres de son diocèse à concélébrer manifestant l’unité du presbyterium, c’est là qu’il ordonne des prêtres et des diacres, qu’il les envoie au service du monde. C’est l’église-mère à laquelle se réfèrent toutes les autres églises, paroissiales, ou les chapelles religieuses. C’est l’église dont la liturgie sert de modèle aux autres églises. C’est aussi le lieu privilégié pour que l’évêque s’adresse aux représentants de la société civile.

Notre-Dame et la France sont liées. 

Notre identité nationale s’est forgée et se forge à travers les siècles. Comparable en cela à Chartres et Reims et à la basilique-aujourd’hui cathédrale Saint-Denis, Notre-Dame en est un témoignage éloquent. Elle a partie liée à l’histoire de notre pays.

Si on peut user de cette analogie avec l’existence de chaque baptisé, elle a une histoire sainte. Depuis ses origines sur l’Ile de la Cité et sa construction à partir du XIIe siècle jusqu’aux apports successifs liés à la construction de notre ville et de notre pays. On connaît l’attention et l’investissement non seulement des évêques et des chanoines qui ont la garde de la sainte couronne d’épines mais de Saint Louis et de ses successeurs dont Louis XIV (commémorant le vœu de Louis XIII). On se souvient de la visite contrainte de Pie VII pour l’auto-couronnement de Napoléon. Plus proche de nous, le sursaut d’un Victor Hugo qui qualifiait Notre-Dame de « vaste symphonie de pierre » suscitera la restauration de la cathédrale tandis que Paris s’« haussmanisait ». On peut aussi faire mémoire des obsèques nationales de chefs d’état, du Te Deum à la Libération, de la Visite du cardinal Pacelli (en 1937) des visites enfin de Jean Paul II en 1980 et de Benoit XVI en 2008.

Mais parler d’histoire sainte, c’est parler de tous ceux et celles qui depuis neuf siècles viennent y prier et y célébrer quotidiennement…de tous ceux qui passent s’y recueillir, ne fut-ce qu’un instant, Claudel n’étant ni le seul ni le premier ni le dernier à avoir réorienté sa vie à Notre-Dame…[i]

Le statut juridique de Notre-Dame.   

A la Révolution, l’Etat et les communes ont saisi les biens de l’Eglise qui avaient aidé à construire et à entretenir les églises et les cathédrales. A la suite des lois de séparation et d’affectation (décret du 8 juillet 1912), 85 cathédrales deviennent propriété de l’Etat qui prend en charge leur entretien, et leur sauvegarde, tandis que les communes font de même pour les églises construites avant 1905. L’affectation à l’Eglise catholique de ces églises en est « perpétuelle, gratuite, et exclusive »[ii].

L’Etat propriétaire et l’Eglise catholique affectataire sont confrontés pour l’un à la nécessité de l’entretien permanent et pour l’autre à celle de la « gestion » de l’édifice au jour le jour (accueil et célébrations).

Ceci a des incidences concrètes sur l’actualité de Notre-Dame.  

A la suite de l’incendie le chef de l’Etat a confié à l’Etablissement Public la charge de la conservation et de la restauration de Notre Dame de Paris. Cet établissement comporte un conseil d’administration dont l’un des membres est le représentant de l’archevêque de Paris et il est présidé par le général Georgelin.

Il faut dans ce cadre nous préparer à l’ouverture au culte à la fin 2024, c’est-à-dire à faire face à l’augmentation vraisemblable du nombre de visiteurs (avant l’incendie entre 11 millions et 12 millions), et donc anticiper les conditions de leur accueil, préparer la célébration liturgique de l’ouverture et la célébration régulière et quotidienne des offices pendant les années suivantes, en prenant appui sur la riche expérience d’associations de bénévoles comme CASA. [iii] Cela relève de la responsabilité propre du diocèse de Paris. J’y reviendrai.

Les changements urbanistiques liés aux évolutions de la démographie et de la géographie humaine ont un impact considérable sur la vie des cathédrales. Pour la France, nombre de cathédrales sont situées en plein centre historique de la ville, souvent bien moins habité qu’au Moyen Age et devenu piétonnier. Et Paris ne fait pas exception.

Le défi rencontré par certaines cathédrales est celui d’un urbanisme qui risque de transformer nos capitales européennes en musées, et par là de sélectionner de fait les visiteurs en fonction de leur capacité touristique.

Le lien pour ainsi dire physique entre la cathédrale Notre-Dame et l’évêque n’a pas disparu après que l’évêché construit par Maurice de Sully en 1160 ait été détruit, puisque l’évêque y célèbre au moins chaque dimanche, aux ordinations, à la messe chrismale, et aux fêtes.

Mais il manquera quelque chose à la cathédrale si celle-ci n’est plus reliée visiblement au soin des malades et des pauvres. La tendance au rejet des pauvres hors de la cité n’est pas un phénomène nouveau mais il s’amplifie. En 1220, l’évêque Maurice de Sully concevait et construisait à côté de Notre-Dame l’Hôtel-Dieu. Aujourd’hui, celui-ci, reconstruit sous Napoléon III, garde une partie de ses locaux pour certains services et un accueil de vaccinologie mais, hélas, on est actuellement loin d’un grand projet de renouveau d’un Hôtel-Dieu aux caractéristiques sociales évidentes…[iv]

Le sens de la cathédrale

L’approche précédente reste encore extérieure. Le visiteur qui voit cet édifice à la fois impressionnant et familier, maternel, et qui y entre doit avoir accès au sens-même de la cathédrale.

Faut-il pour cela être catéchisé ? Pour entrer d’emblée plus facilement dans sa compréhension, certes ! Mais n’oublions pas que la cathédrale est précisément une catéchèse, qu’elle parle ! Quand on n’en obscurcit pas le sens par des commentaires qui restent à la superficie, quand on la laisse s’exprimer, un non baptisé peut alors en comprendre quelque chose.

C’est pourquoi l’archevêque prévoit, en même temps que l’aménagement liturgique intérieur de la cathédrale, un parcours de visite qui constituera un vrai parcours d’initiation. Il tirera profit de la restauration, en s’appuyant sur l’architecture et les œuvres présentes. Chacun pourra ainsi en déambulant du nord au sud, considérer la création, l’histoire du salut depuis la promesse jusqu’à l’accomplissement, vénérer la croix, le Christ ressuscité et l’annonce de l’Evangile avec les saints.

Car la cathédrale est un monde de signes autour du grand signe qu’est le Christ, le Verbe incarné venant du Père et conduisant au Père par la puissance de l’Esprit.  Sa chair, son corps, ses paroles et ses actes, sont le signe visible de l’invisible et de l’incommensurable. La cathédrale est, en d’autres termes, un monde « sacramentel» qui laisse entrevoir le mystère de Dieu créateur et sauveur.

Le créé n’a pas seulement une fin utilitaire pour qu’on « use « de lui. Il est donné, il indique l’au-delà du visible.

L’art aussi est signe[v]. Sa fonction est plus que seulement décorative. Les œuvres, même les portraits, présents dans une cathédrale ne sont pas uniquement faites pour qu’on s’arrête à elles mais pour signifier quelqu’un d’autre, comme Jean Baptiste et Notre-Dame elle-même montrant le Christ chemin vers le Père. Les peintres et architectes et sculpteurs des cathédrales ont réalisé leurs œuvres pour qu’elles habitent la cathédrale, leur demeure, ce lieu de culte où vibre la louange.

La cathédrale est en effet cette demeure accueillante dont les chrétiens facilitent l’entrée et la compréhension profonde. Sa beauté est attirante mais elle renvoie à la beauté du Créateur, à la fois très proche et très au-delà de nos prises.

Liturgie et cathédrale

Une cathédrale est vivante par ses pierres humaines. Je ne parle pas seulement de ceux qui ont construit hier la cathédrale mais de ceux qui y prient et y accueillent aujourd’hui. Elle est lieu privilégié d’une rencontre, d’une union et d’une communion qui préfigure « la communion des hommes entre eux et des hommes avec Dieu ».

A vrai dire, on ne peut comprendre vraiment une église-bâtiment sans se rappeler que le Christ se qualifie lui-même de Temple de Dieu et qu’il appelle à devenir en lui et par lui des « temples vivants » … Saint Paul parle même de nos propres personnes comme de « tabernacles » …

Génération après génération, les disciples sont bénéficiaires et témoins des gestes et des paroles du Christ vivant aujourd’hui. Celui-ci associe les siens à sa prière et à sa mission, et il transmet la foi et la vie.  Cela est signifié et réalisé de façon audible et visible dans la célébration liturgique, acte public du culte de l’Eglise.

La liturgie célébrée est elle-même signe de l’invisible, notamment par le chant et la parole. Même si on ne comprend pas de l’extérieur tout ce que la foi fait comprendre en profondeur, que voit-t-on et quelle musique entend-on quand on voit des chrétiens célébrer dans la nef tandis qu’on fait le tour de la cathédrale ? Non pas des spectateurs spécialement venus voir un acteur, mais un peuple rassemblé qui écoute ensemble le même Seigneur, qui prie dans sa langue, qui chante, qui sait s’arrêter en silence, qui a faim et soif de la parole, et qui laisse les portes ouvertes.

Ce peuple rassemblé est fait de tout et de tous, il n’est pas le produit d’une sélection sociologique. Les pauvres et les riches, les bien-portants et les malades, les jeunes et les anciens s’y retrouvent. C’est ainsi que l’église est au milieu de la cité, point de convergence du diocèse et de la ville de Paris, au milieu du monde, comme la tente de la rencontre dans le désert. Son accès est libre et gratuit.

L’église terrestre bâtiment, la cathédrale rassemble en un espace donné une portion d’un peuple, l’Eglise terrestre des pèlerins en marche vers la Jérusalem céleste, reliés à l’Eglise du ciel.  Et quand il aide à se trouver bien dans cette maison les habitants de la Cité, les habitants du monde, quand ils peuvent y être accueillis avec et sans jauge, alors la maison remplit bien sa mission ! L’espace du bâtiment, lui-même, à sa manière, signifie l’Eglise toute entière, le peuple de Dieu, et en ce sens il est sacramentel.

C’est pourquoi, habitée par la ferveur et la fidélité de ces mêmes chrétiens, la cathédrale ne peut devenir un musée[vi].

Les voix de la louange

La cathédrale a une voix. Ou plutôt la foi de l’Eglise s’y exprime par le chant choral, les orgues et tous les instruments qui entraînent, soutiennent et accompagnent la prière liturgique des psaumes et des hymnes reçus de la tradition vivante de la Parole de Dieu. Les accents de la supplication, de la louange, du repentir, de l’invocation, la célébration de la joie du salut sont exprimés de façon d’autant plus juste qu’ils jaillissent de cœurs accordés et formés spirituellement et techniquement. Car la musique sacrée est signe elle aussi. La cathédrale chante « In hymnis et canticis », « par les flûtes et les cymbales, par l’orgue sonore ».  

La maîtrise Notre-Dame a pris naissance dès le XIIIe siècle et sa célèbre tradition est aujourd’hui continuée par l’institution connue de Musique Sacrée à Notre-Dame de Paris, sous la tutelle tripartite du diocèse, de l’Etat et de la ville de Paris. Elle honore un répertoire très riche (qui sait que le texte et la musique Peuple de Dieu cité de l’Emmanuel n’est autre qu’une des proses chantées de ce répertoire du Moyen Age reprise aujourd’hui ?  Elle enrichit ce répertoire, avec l’apport considérable des organistes du grand orgue et de l’orgue de chœur.

L’architecture et l’ensemble des signes de la cathédrale.

Les cathédrales ont été bâties en fonction de ce qui devait y être célébré, le sacrement de Pâques, le mystère du Fils venu pour nous conduire au Père et pour nous donner sa vie en nourriture, nous conduire des ténèbres de la mort à la lumière de la vie, nous guérir et nous envoyer pour inviter tous les hommes au festin des noces de l’Agneau. La romane rassemble dans la prière et facilite l’intériorité, la gothique remplit la même fonction et y ajoute la verticalité traduisant la transcendance.[vii]

A Notre-Dame, les quatre points cardinaux indiquent nettement l’orientation de l’église et le mouvement de la lumière.

Le porche d’entrée explique la vocation de l’homme en la situant face au Christ, et il invite à entrer. L’entrée des visiteurs par ce porche aiderait à saisir d’emblée le sens de la vocation humaine.

L’orientation et l’élévation soulignent la transcendance de Dieu avec l’élévation de la prière et l’immanence de Dieu, sa présence par la venue de l’incarnation. La forme crucifère des cathédrales, avec les bras du transept, rappelle le corps humain du crucifié.

La nef (navis-nervures) coque renversée d’un navire lève la voûte vers le ciel, portée par les quatre piliers évoque l’arche du salut où les vivants trouvent refuge.[viii]   

Dans l’axe central à la croisée du transept, surélevé par son emmarchement, l’autel représente le Christ qui rassemble son corps, l’entraîne dans sa prière et le nourrit de sa parole et de son pain, de sa vie offerte en sacrifice sur l’autel de la croix.

Proche de l’autel et sans se confondre avec lui, l’ambon discret supporte le livre de Ecritures.  

Et le baptistère rappelle que la grâce du baptême fait du croyant un membre vivant du peuple sacerdotal.

A ces signes centraux s’ajoutent et sont liés tout ce qui participe à la beauté et à la vérité expressive de la liturgie, depuis les ornements, les vases sacrés et la musique, le mobilier, les objets, les sons et les odeurs, les ornements. Suger le disait déjà[ix] : « Tout ce qu’il y a de plus précieux doit servir par-dessus tout à la célébration de la sainte eucharistie (…) ceux qui nous critiquent objectent qu’en cette célébration doivent suffire une âme sainte, un esprit pur, une intention fidèle. Certes, nous l’admettons, c’est cela qui importe avant tout. Mais nous affirmons aussi que l’on doit servir par les ornements extérieurs des vases sacrés, et plus qu’en toute autre chose dans le service du saint sacrifice, en toute pureté intérieure, en toute noblesse extérieure » 

Notre-Dame vaisseau de lumière

Notre-Dame tire une partie de son éloquence de la lumière. Elle évoque à sa manière le passage des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie. 

Dès 1130, la recherche de la lumière sera la grande préoccupation des architectes, dans la ligne de Suger inspiré par le grand théologien Denys l’Aréopagite[x].

Il ne s’agissait pas tant d’éclairer un espace que de laisser parler le Créateur de la lumière et la lumière du monde, qui nous transforme en sa lumière, « lumière d’en haut qui vient nous visiter ». Au fond du chœur se lève à l’Est la lumière qui dès l’aube éclaire le monde et va se coucher à l’Occident. La théologie du Verbe incarné permet de le comprendre.

Déjà dès 1180 apparaît une des premières rosaces à Mantes dans la Collégiale ; suivront de 1220 à 1270 celles de Notre-Dame…

En 1220, le lancement des arcs-boutants de la nef et l’agrandissement des fenêtres hautes laissent passer davantage la lumière ; de même des ouvertures circulaires sont disposées dans le tympan des arcs du côté du midi.

En 1935, le service des Monuments Historiques avait suggéré (ou demandé ?) de remplacer les grisailles des fenêtres hautes de la nef. Le cardinal Verdier avait donné son accord de principe pour faire intervenir des artistes contemporains. On abandonnera ce projet, et Jacques le Chevallier après la guerre réalisera la commande officielle qu’on peut admirer aujourd’hui.

Laissons ici parler le poète évoquant fenêtres et rosaces :

« Comment les fenêtres destinées à introduire la lumière jusqu’au fond de l’arche sainte auraient-elles échappé à cette signification spirituelle ? …Dans le Cantique des Cantiques, l’Amante dit de l’Amant divin qui fait le siège de son cœur, qu’Il regarde par tous les trous, qu’Il pénètre par toutes les fissures. C’est pourquoi l’Eglise a imaginé de définir par le moyen d’un cristal transparent cette limite immatérielle par où elle prend jour sur l’espace extérieur et où se traite commerce entre deux indices différents de densité, celui de l’âme profonde recueillie sur elle-même et celui de la lumière alentour immédiate »[xi].

De nos jours, ce qui a été réalisé depuis la découverte de l’électricité est considérable. On peut en particulier jouer des possibilités offertes par la technique pour servir mieux la signification de l’édifice et la célébration de la liturgie.

Au terme de ce parcours, je voudrais simplement souligner deux préoccupations constantes que nous devons garder à l’esprit.

Cathédrale et culture. L’école cathédrale.

Evitons la séparation ou pire l’opposition du cultuel et du culturel. Faisant mention de l’Université de Paris et de l’Ecole cathédrale avec Pierre Lombard, Bonaventure, Thomas d’Aquin, Maître Albert, et tant d’autres, Benoit XVI a salué dans son discours aux Bernardins la vocation chrétienne à l’intelligence de la foi. Ce n’est pas un hasard. L’intelligence et la foi ne se contredisent pas, ne sont pas deux mondes séparés. Ceci vaut pour la connaissance des sciences, des arts et des lettres, de l’école cathédrale à l’université, jusqu’aux œuvres artistiques. Leur séparation est mortelle non seulement pour la culture mais pour le monde. 

Cultuel et culturel sans se confondre sont en réalité inséparables, car la vie religieuse et la vie spirituelle se disent à travers des mots et des images humaines, des œuvres marquées par une culture particulière et par les expressions de cette culture à chaque époque. La foi catholique s’exprime dans le monde entier, et donc dans des cultures diverses. Elle marque aussi les cultures et les transforme, dans un dialogue constant et exigeant, aujourd’hui comme hier.  

Quand « l’affectataire » travaille en bonne intelligence avec les pouvoirs publics et les municipalités et les organisateurs de concert de musique sacrée, ou quand les organisateurs d’un évènement voient l’édifice église non comme une salle de concert disponible mais comme un lieu de prière, le dialogue « cultuel-culturel » a lieu et il est fécond.  

Le but : la gloire de Dieu et la vie des hommes

En regardant les roses, les porches et les sculptures, comment ne pas penser aux artistes, aux sculpteurs, aux tailleurs de pierre ? Chacun d’eux ne se pensait pas artiste mais se savait artisan. L’œuvre de chacun n’était « à ses propres yeux qu’un témoignage de la foi de tous » (Trintignac et Coloni, Notre-Dame de Paris Ed. du Cerf 1984, p.171). Comment ne pas penser alors au concours entre la création et le travail humain, rappelé dans l’offrande du pain et du vin « Fruit de la terre et du travail des hommes », ce pain et ce vin transfigurés par l’Esprit et la Parole du Sauveur ? 

Comment ne pas penser aux compagnons maçons, menuisiers, cordistes, architectes et ingénieurs d’aujourd’hui, sans oublier les pompiers, le personnel de la cathédrale, les donateurs, et tous ceux qui œuvrent avec détermination et compétence au sein de l’établissement public pour la restauration de Notre Dame, aux pouvoirs publics, à l’administration, et à vous-mêmes, mobilisés aujourd’hui par Notre-Dame ?

12 Août 2021

+ Eric AUMONIER, évêque émérite de Versailles, représentant de l’archevêque de Paris pour le suivi de la restauration de Notre Dame de Paris

Notes


[i] L’initiative de la récitation publique de la deuxième partie du Je vous salue Marie a été revendiquée comme venant de Notre-Dame de Paris sous Eudes de Sully, à l’occasion de la Fête Dieu en 1246… Certaines des nombreuses processions arrivaient à Notre-Dame, pour la fête de St Marcel ou celle de Ste Geneviève avec les reliques.

[ii]  Le nombre de diocèses variera à travers les siècles selon le nombre des habitants pour favoriser l’annonce de l’Evangile, pour implanter la foi de façon stable, pour assurer une proximité de la prédication là où la population vit : c’est ainsi qu’en 1334 Jacques Duèze élu Pape sous le nom de Jean XXII créera de nouveaux diocèses, qui seront ensuite supprimés ou adjoints aux plus grands. Dans la seule province occitane, on ne compte pas moins de 36 cathédrales, sièges de diocèses ou d’anciens diocèses : Auch, Montauban Toulouse, Cahors, Montpellier, Albi, Pamiers, Perpignan, Rodez, Nîmes, Carcassonne, mais aussi Lombez, Lectoure, Condom, Lodève, Lombez, Agde,… le deuxième grand mouvement de création et de suppression ou de la fusion de deux ou plusieurs diocèses en un seul se produira lors de la création des départements sous le consulat. Ainsi, en Bretagne, Rennes,  Dol, et Saint Malo, Quimper et Léon. Enfin s’ajoutera  en 1966  à la suite de la création des nouveaux départements d’Ile de France, celle des diocèses de Pontoise, Nanterre, Evry, Créteil, Saint Denis.

[iii] Le tourisme de masse phénomène planétaire et récent (Versailles : 10 millions en 2018; le Louvre : idem; la Tour Eiffel : 7 millions)  Notre-Dame certains jours  accueille 30 000  visiteurs par jour ; elle peut contenir aux jours de grande affluence près de 4000 personnes. La capacité de contrôle est de 240  visiteurs toutes les 10 mn…

[iv] On peut se rappeler que la création de l’Hôtel-Dieu avait permis d’affronter avec les moyens de l’époque la peste de 1147 : les religieuses augustines accueillaient les malades (500 morts par jour).  On élargira de 900 à 1900 lits ; puis ce seront les Filles de la charité avec Vincent de Paul en 1634 et l’Hôpital des Enfants-Trouvés. Napoléon III, sur les instances de l’impératrice Eugénie avait exigé qu’un Hôtel-Dieu fût reconstruit, alors que sa disparition avait été programmée par les urbanistes de l’époque.

[v] Poètes et écrivains nous mettent sur la piste de la compréhension intérieure de la cathédrale.

André MALRAUX méditant sur la cathédrale gothique d’Orléans comprenait bien que la cathédrale conjoint l’humain et le divin :

  « La cathédrale est action de grâces, elle offre à Dieu la création devenue chrétienne, à travers le peuple sanctifié de la cité divine. Mais cette cité intègre et magnifie l’ordre humain comme l’échelle de Jacob qui ne se perd dans la lumière divine qu’à son faîte ; elle n’est pas l’inconcevable monde que l’Eternel révèlera au dernier jour, elle est la cité de l’amour du Christ…L’homme n’est plus dépossédé de lui-même par le mystère, il se prolonge dans un infini spirituel. L’église romane inclinait à trouver Dieu au plus profond de son âme ; la cathédrale l’exalte à le reconnaître dans la Création qu’elle sanctifie et transforme »

Laissons parler encore Paul CLAUDEL :

« L’Evangile ne compare-t-il pas notre corps à un temple ? Et que serait ce temple sans une âme ? Que serait l’habitation sans l’habitant ? Que serait l’habitation sans l’habitant ? Notre-Dame de Paris n’est pas seulement un édifice, c’est une personne. L’Arche d’Alliance, si superbe qu’elle puisse être, ne serait rien sans l’ineffable mystère qu’elle tient recelé…il ne suffit pas de regarder Notre-Dame, il faut la vivre. Longuement, quotidiennement. Elle ne serait pas pour nous la Servante du Seigneur si à nous elle ne servait à rien. »   Préface aux Grandes heures de Notre Dame de Paris par P.M. AUZAS

Son contemporain, Mgr PEZERIL le disait à sa manière :

« Notre-Dame au cœur de la Cité, témoin de nos malheurs, de notre médiocrité et de nos gloires, incitant à la prière et miséricordieuse, compagne de nos jours, qui chaque soir s’enveloppe de notre nuit et s’éveille avec chacun de nos matins, qui connaît aussi nos ténèbres humaines et nos grâces secrètes, non pas la plus hardie mais la plus paisible et la plus harmonieuse, la plus féminine de nos cathédrales… »   Préface à Découvrir Notre-Dame de Paris, de A.TRINTIGNAC et M.J.COLONI, Cerf, 1984.

[vi] Les musées eux-mêmes ne sont ni des congélateurs ni des coffres mais des espaces ouverts et, en France, généralement payants. Ils sauvegardent des œuvres mais celles-ci ont été ôtées de leur premier contexte et ont perdu une partie de leur signification. Et si beaux et accueillants soient-ils, leur cadre tient plus lieu de support que de corps aux œuvres qui s’y trouvent.

[vii] Les antiques basiliques romaines ont accueilli des fidèles qui les ont transformées pour que la messe y soit célébrée après qu’elle l’eût été dans des maisons privées. La basilique s’adaptait mais elle n’était pas construite pour cela au départ.

[viii] Parvis-paradisus. Occupé au Moyen Age par de multiples constructions. Jusqu’à la révolution, entre le parvis et autour de la cathédrale on ne comptait pas moins de 13 chapelles…

[ix]  SUGER, (de Administratione §13), Ed. Belles lettres.

[x]  DENYS dit l’Areopagite (Ac 17,34) un des auditeurs de Paul à Corinthe a été assimilé par la piété populaire au 1er évêque de Paris DENYS, mais aussi au grand théologien du 5eme s. le Pseudo-Denys, principale source d’inspiration de SUGER, fondateur de l’Abbaye de Saint Denis…  

[xi]  Paul CLAUDEL, Vitraux des cathédrales de France Ed. Plon, 1937