REQUIEM POUR UNE ÉCOLE DISPARUE


Les dispositions pédagogiques mises en œuvre ces derniers mois en raison de la pandémie comme les cours par visioconférence et les diplômes systématiquement  donnés, confirment et amplifient l’effondrement du niveau scolaire. C’est là l’ultime étape de la déconstruction des institutions conduite par les idéologues des années 68 quand le moindre béjaune se plaisait à ressasser qu’il ne saurait y avoir désormais des asiles, des prisons, des écoles, tous instruments d’asservissement… Quand le baccalauréat ne veut plus rien dire, quand les écoles se muent en garderie, il n’est pas vain de rappeler la vocation libératrice de l’institution scolaire. Arrogante modernité ! Eût-il été sensé de s’interroger sur la validité des prisons à l’époque des Grandes Compagnies et sur celle de l’école à l’époque de la grande ignorance jusqu’en 1880 ?

« Une institution rassemblant la jeunesse »

Le philosophe Alain définit excellemment l’école dans ses Propos du 10 août 1925, comme une « institution rassemblant la jeunesse pour un cursus studiorum ». Elle n’est donc pas le lieu des formations permanentes ou des recyclages, du préceptorat ou des promptes acquisitions. Disséminés, séparés, les apprentis n’appartiennent pas non plus à ce rassemblement du peuple enfant. Ni l’Université où fait défaut la présence soucieuse du maître. « Honneur de ceux qui font classe, fonction de ceux qui font cours », disait Péguy.

 Prétendre que l’école peut être un instrument d’asservissement, n’est-ce pas postuler un pessimisme anthropologique ? Car enfin, rien qu’une conscience libre peut être asservie, et rien que par une autre conscience. Il y aurait donc asservissement des élèves à d’autres ou des enfants aux adultes, par la contrainte ou la persuasion. Mais alors, comment l’homme pourrait-il perdre sa liberté sans cesser d’être un homme, si la liberté est naturelle ? Et d’ailleurs, l’école a si peu conscience d’être un instrument d’asservissement que, contrairement à l’armée, elle exclut ceux qui n’en sont pas méritants.

L’école instrument de libération

L’école prépare en fait la libération de l’individu.

Libération sociologique tout d’abord. Procurant à tous les enfants la même expérience, elle est un instrument d’égalité, elle libère de la ségrégation. Ceux qui ont fait les mêmes études appartiennent désormais au même monde, quelle que soit leur origine sociale. L’école est une société dans la société, indépendant d’elle. Là s’y abrogent toutes les différences sociales ; c’est le seul lieu exorcisé des privilèges. Tout y est en effet toujours remis en jeu ; l’élève n’y est premier que jusqu’au prochain exercice. L’avenir est donc toujours ouvert et le présent libéré du passé. C’est aussi la seule société libérée du profit, le seul endroit où l’on peut se livrer à l’audace de pensée, où l’on peut penser librement ; c’est le lieu des grandes aventures. Au contraire de l’apprenti qui, risquant de casser la machine doit apprendre à ne rien oser, l’élève, selon le mot de Platon, dans le Théétète risque la joie.

Libération morale aussi car tout s’y mérite. L’enfant y est libéré de sa propre tyrannie et de sa facilité. Le moindre gribouillage n’est pas tenu pour une œuvre d’art. Une seule exigence d’universalité, une seule règle : le Beau et la Vérité. Au nom de cette règle, ni flatterie, ni pusillanimité. A l’école, il y a à démontrer. Le premier devoir d’un maître est, en effet, d’exorciser toute possibilité de faveur, de séduction. Il n’est pas là pour plaire, ni pour qu’on lui plaise et ne doit pas être indulgent car l’indulgence est un consentement à la mort des enfants. La sévérité dit au contraire : « J’attends tout de toi, tout, l’univers absolu ». Elle ouvre la carrière de l’espérance. Ainsi, porteur du but à atteindre, le maîtreest l’âme de son élève. C’est pourquoi, apprenant à l’enfant qu’il n’est que ce à quoi sa volonté le contraint, que la pensée n’est donc pas une visitation, l’école délivre de l’imposture.

Acquérant par ailleurs la méfiance de tous les occultismes et de la superstition, comme l’énonce Spinoza dans le premier livre de l’Ethique, mais se libérant des scientismes en constatant par exemple que les objets scientifiques ne sont jamais que des rencontres opératoires, l’élève fait à l’école l’expérience de la pensée et répudie la platitude. « Il faut s’être incorporé les mécanismes de l’école pour produire les œuvres de génie », affirmait Kant, tant il est vrai que s’il n’y a pas d’école du génie, il n’y a pas de génie sans école.

Instrument de libération intellectuelle donc, mais aussi métaphysique. Répudiant les pensées qui l’humilient, l’enfant découvre l’usage de la raison. Il pressent l’étrangeté » de la conscience dans la nature et fait l’expérience de l’absence qu’aucune présence empirique ne peut combler. Devenant par l’école aussi vieux que l’humanité en quelques années, il se libère métaphoriquement de la mort et devient l’humanité vivante.

 Mais la dernière libération, chanceuse, c’est la chance d’avoir un maître. Car le maître est celui par qui l’enfant fait l’apprentissage de l’humanité. Il est le seul homme qui peut donner à un enfant le témoignage d’un homme absolument heureux, rien que par le témoignage de sa propre pensée.

Mais cette école là, c’était hier….

Philippe Abjean