Le rouleau compresseur de la mondialisation

Le rouleau compresseur de la mondialisation est en marche. Il écrase tout ! Les langues, les habitats traditionnels, la nourriture, les loisirs, les vêtements… Les cultures, en un mot. Avec pour objectif un même homo consomans dans un marché mondial.

J’avais croisé le linguiste Claude Hagège au Cameroun quand il y interrogeait, dans les années 1980, les idiomes des tribus du Nord avec une patience de bénédictin fou ! 278 langues étaient parlées sur l’ensemble du pays. Il prolongeait de sa rigueur universitaire le travail des missionnaires qui, d’une ethnie à l’autre et au prix d’une patience sans limite, avaient reconstitué en pionniers les dictionnaires et grammaires des langues orales. Moi qui peinais à bafouiller le fufuldé sur les hauts-plateaux de l’Adamaoua, je le voyais démêler avec dextérité d’incroyables complexités entre langues à tons où la moindre modification dans la prononciation suffit à changer le sens du mot et celles à classes qui désignent les objets en les rangeant par catégories, longs, ronds, comestibles, non comestibles… Il y avait urgence à garder mémoire, par écrit, d’un tel patrimoine car une langue est rayée de la planète tous les quinze jours, disait-il. Avec la crainte, à ce rythme, de voir s’effacer d’ici un siècle la moitié des 5.000 langues actuelles emportées par la grande machine à communiquer. Et dans ce sillage, autant de cultures, de manières de comprendre la nature, de percevoir le monde, de le mettre en mots. C’est-à-dire une poésie, une façon de raisonner, un mode de créativité. Doit-on se résoudre à un appauvrissement de l’intelligence humaine ?

J’avais eu la chance de sillonner, pendant plusieurs années, ce pays, le Cameroun, pas peu fier d’être présenté comme l’Afrique en miniature en raison de l’éclectisme de ses reliefs, de ses climats, de ses ethnies, de ses habitats. Et de pouvoir m’apprivoiser à ses peuples fiers de leurs singularités. Au sud dans la forêt dense, les Fang, Beti, Boulou, Sawa, Maka, Bamiléké… avec leurs cases et huttes faites de claies et de bauges, d’écorces et de tressages… Une civilisation du végétal face à une autre, au Nord jusqu’au Tchad, de la terre cuite et crue, de la pierre sèche aussi. J’ai enduré des nuits souvent blanches dans les sarés en torchis des Foulbés, admiré les palais des Kotoko et suis resté sans voix, visiteur tardif bien après Gide, devant les fameuses cases obus des Mousgoums à l’Extrême-Nord. Dans Le retour du Tchad qui relate son périple de près d’un an de juillet 1926 à mai 1927 dans les possessions françaises d’Afrique Equatoriale, il avait fait la description la plus achevée de cette architecture vernaculaire que d’autres coloniaux avaient résumé en usant les images très approximatives de tiares, dômes du Kremlin, pains de sucre, coquilles d’œuf, ou encore poterie cuite par le soleil ardent … C’était bien plus que cela tant nulle part en Afrique on ne trouvait de bâtisses aussi curieuses, mélanges de boue et de glaise qui s’élevaient jusqu’à 8 mètres et bien davantage dans des cités emmuraillées. Cette case obus « ne ressemble à aucune autre, écrivait Gide. Elle n’est pas seulement étrange, elle est belle; ce n’est pas tant son étrangeté que sa beauté qui m’émeut. Une beauté si parfaite, si accomplie qu’elle paraît toute naturelle… Cette case est faite à la main, comme un vase; c’est un travail non de maçon mais de potier ».

Des civilisations habitaient dans ces demeures. Avec leurs structures familiales, leurs façons d’y vivre en accord avec la nature et le climat, d’y dormir, de s’y nourrir. Et de mourir… Chez les Ewondos, par exemple, les adultes étaient enterrés au milieu de la cour, les nourrissons – car l’enfant mort doit renaître – près de la chambre à coucher, le suicidé au lieu-même du décès…

De retour au Cameroun, bien des années plus tard, j’ai découvert, attristé, combien ce patrimoine ancestral avait cédé le pas, avec une incroyable rapidité, à des habitats sans beauté et sans âme, baraques de briques et de tôles, juxtaposées à l’infini. Tristes caricatures de la modernité. Inadaptées au soleil d’Afrique quand la terre crue faisait office de climatiseur et à l’économie locale quand ce torchis et autres matériaux naturels n’imposaient nul endettement. Destructrices des communautés villageoises quand la construction des concessions nouaient autrefois des solidarités naturelles…

En ce beau pays d’Afrique Centrale, il y a désormais habitats en péril et l’Unesco tire la sonnette d’alarme face à la disparition définitive de ces fabuleuses cases obus et de tant d’autres habitats hors normes. La plupart aujourd’hui sont en ruines et les maîtres bâtisseurs sans relève. Le constat est identique non seulement sur le continent noir mais partout ailleurs, des pôles aux tropiques. Comment sauvegarder cette part du génie humain ? Que faire ?

Philippe ABJEAN